Après avoir écrit cet article – au moment de choisir son titre – un doute m’a pris. Est-il raisonnable de titrer de cette manière un article sur un site professionnel ? La réponse est assez ambiguë : ce n’est pas une bonne idée vis à vis de ceux qui ne lisent que les titres, mais ce n’est pas grave vis à vis de ceux qui, comme vous, ont lu au moins le premier paragraphe. En effet, il ne s’agit pas ici de dénigrer le travail. Il s’agit plutôt de questionner la sacralisation de l’activité professionnelle, ou l’élévation du travail comme valeur.

 

 

J’ai emprunté ce titre splendide à Guy Debord. L’auteur du célèbre La Société du spectacle fut aussi un lettriste, mouvement d’inspiration marxiste qui – entre autres sujets – prône une sortie de la ville fonctionnelle et aliénante. C’est dans ce cadre qu’il écrit à la craie, en 1953, “ne travaillez jamais” sur un mur Rue de Seine, illustrant ainsi un rejet radical du salariat.

Seulement avant d’affirmer pompeusement qu’il ne faut pas le pratiquer, il faudrait déjà savoir ce que c’est, le travail. Selon Dominique Royer, c’est l’activité humaine visant à créer, produire, entretenir des biens et des services. C’est une action soumise à un but et il y a dépense d’énergie physique ou mentale. Elle est isolable parmi les activités humaines car spécialisée comme tâche et décomposée dans la durée. Elle fait l’objet d’une évaluation monétaire, c’est aussi un objet d’échanges et de coordination.

Raconté de cette manière, le travail semble assez important, voire nécessaire. D’ailleurs Bergson le dit, nous sommes plus homo faber qu’homo sapiens tant notre intelligence est tournée vers la fabrication perpétuelle de nouveaux outils. (C’est assez résumé mais c’est lisible ici dans le texte)

On peut ajouter à cela toutes les fonctions évidentes du travail, en termes d’insertion, de revenus, de statut social. Face à sa rareté récente, on a même inventé le droit au travail. Après tout pourquoi ne pas “travailler plus pour gagner plus ?” Pourquoi ne pas participer activement à j’aime ma boite ? Pourquoi ne pas faire du travail une valeur phare ?

Parce qu’on arrive ici à une limite : la valorisation du travail pour lui même. Il m’est arrivé récemment, alors que je prône l’idée inverse, de me surprendre en pleine vantardise de l’effort. En effet, cet article trouve son origine dans une monumentale charrette, comme disent les architectes. En sortant de ce laborieux tunnel, j’ai beaucoup parlé du labeur et trop peu du projet, par ailleurs très intéressant.

 

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C’est bien là tout le problème. Dans un article intitulé “Les gens sont débordés”, Tim Kreider y voit une manière de combler un vide existentiel. Nous cacherions ainsi notre insignifiance derrière une force de travail extraordinaire, ou au moins sa revendication.

Autre acteur majeur de cette valorisation du travail, le monde politique prône en permanence la “libération par le travail” (Sarkozy 2010). L’oisiveté doit être combattue et le travail devient la seule manière d’acquerir l’autonomie/la liberté.

Finalement, c’est dans ce double mouvement que l’on trouve le moment d’aliénation : quand la sacralisation politique du travail est validée par notre tendance personnelle à revendiquer une sur-activité. L’employé du tertiaire de 2015, qui clame haut et fort qu’il est “sous l’eau” serait donc l’héritier du fier ouvrier de 1900, sans la perspective des lendemains qui chantent….

Une fois que l’on a dit ça, on est bien avancés… Heureusement – et comme d’habitude – on trouve une belle porte de sortie dans l’étymologie. Travail vient en effet du latin tripalium, qui a la magnifique caractéristique de désigner à la fois un instrument de torture et un outil permettant de faciliter la mise bas de certains animaux. Tout cela pour dire que l’accouchement est toujours plus beau que le travail, et que l’on a tendance à perdre de vue la finalité en se noyant dans le labeur.

Pour conclure, il est bon de se remémorer l’expérience de Bronnie Ware. Cette infirmière Australienne a demandé à ses patients en fin de vie leurs plus grands regrets. Les réponses sont sans équivoque. Le regret numéro deux dans cette liste est “le regret d’avoir travaillé si dur”, juste derrière “le regret de ne pas avoir eu le courage de vivre comme je voulais, et pas de vivre la vie qu’on attendait de moi”.